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Confinée depuis samedi midi dans son appartement situé en centre-ville de Nice, Charlotte Bonnet a souhaité faire passer plusieurs messages lorsque nous l’avons contacté pour échanger sur cette crise sanitaire et les répercussions qu’elle engendre. Elle a longuement insisté sur l’importance de rester chez soi et appelle la population à respecter au maximum les consignes du gouvernement. La championne d’Europe 2018 du 200 m nage libre s’est également prononcée en faveur d’un report des Jeux olympiques. Un événement qui, pour elle, ne peut se tenir dans de telles conditions. 

Comment vis-tu ce confinement imposé depuis le début de semaine ? 

Je suis confinée depuis samedi midi, après avoir participé à mon dernier entraînement le matin. Comme un pressentiment, j’ai passé mon après-midi dans les magasins, j’ai aussi fait un plein de courses, j’ai été au restaurant. Et le soir, le Premier Ministre annonçait la fermeture des bars, restaurants et commerces. À ce moment-là, je me suis dit que ça ne sentait pas bon. Lundi, le Président a annoncé le confinement et je ne me suis donc pas entraîné depuis samedi matin. 

Pourtant, en vous entraînant dans un bassin privé, vous auriez pu être épargnés. 

Samedi matin quand on s’est quitté, on s’est donné rendez-vous lundi parce que c’est une piscine privée. J’ai les clés du portail, de la piscine. Si j’ai envie d’y aller, je peux. C’est frustrant parce que nous sommes seuls à bénéficier de cette infrastructure. Mais on ne peut pas y aller et il faut respecter les règles. 

As-tu été surprise de cette annonce qui concerne tout le pays ? 

Ça m’a étonnée parce que je pense que dans un premier temps je n’ai pas mesuré l’ampleur du virus, comme beaucoup de Français. Je ne pensais pas qu’on en arriverait au confinement total. Quand je voyais la situation de l’Italie, je me disais que ça ne pouvait pas nous toucher de la même manière. Mais en fait, c’est le cas et c’est pour cette raison que je comprends totalement les mesures qui ont été prises. Je trouve même qu’elles ne sont pas assez strictes. 

Comment ça ? 

Quand je vois que des gens sont encore dans les rues à Paris ou sur la Promenade des Anglais à Nice, j’ai envie de leur dire de rentrer chez eux. C’est un peu mon coup de gueule. Je ne me manifeste pas trop sur les réseaux sociaux mais ça me rend dingue de voir que des gens puissent être à ce point égoïstes tout ça parce qu’ils se disent qu’ils ne sont pas touchés par ce virus. Je pense qu’ils ne se rendent pas compte ou alors ils n’ont pas écouté les informations et ne savent pas qu’on peut le porter sans déclarer de symptômes. Ça me choque que nous Français, ne soyons pas capables d’accepter les règles. 

Photo: KMSP/Stéphane Kempinaire

D’autant qu’à cause de ça, le confinement pourrait durer plus longtemps que prévu.

C’est sûr et c’est aussi le message que j’ai envie de faire passer. Si on ne fait pas ça dès les premiers jours, on risque de se retrouver confiné bien plus longtemps. Ça va aggraver la situation. Je ne sais pas trop ce qu’il faut pour faire comprendre cela à tout le monde. Peut-être qu’il faut que ce soit plus stricte, comme en Italie où les gens n’ont qu’une ou deux heures par jour pour sortir avec énormément de restrictions, de contrôles et des amendes plus élevées.

Rester chez soi pour sauver des vies ne semble pas insurmontable. 

C’est clair. J’ai vu un message passé où il était inscrit: « Nos grands-parents étaient appelés à faire la guerre, vous êtes appelés à rester dans votre canapé ». Je pense que c’est la meilleure phrase pour retranscrire cette situation. C’est vrai que ce n’est pas forcément évident pour tout le monde. Personnellement, j’ai un appartement plutôt spacieux où on ne se marche pas dessus avec mon copain mais pour ceux qui sont dans des petites surfaces sans extérieur, ça peut être plus compliqué. Mais je pense que ce n’est vraiment pas un effort surhumain de rester chez soi et de sortir uniquement en cas de besoin vital. 

Tu as posté plusieurs vidéos sur Instagram où on te vois réaliser des exercices de préparation physique. Quel est ton programme ? 

J’ai du mal à me dire que j’arrête tout. J’ai deux semaines minimum où je ne pourrai pas m’entraîner dans l’eau, donc j’en profite pour faire une grasse matinée parce que je suis une marmotte et ensuite, j’essaie de mettre en place une routine avec une heure ou une heure trente d’activation, de réveil musculaire, du yoga ou du stretching. L’important est de trouver une activité qui me fasse du bien physiquement et moralement pour ne pas avoir l’impression de perdre mon temps. J’essaie aussi de souffler un petit peu et de faire des choses que je n’ai pas toujours le temps de faire, comme la lecture. C’est tout bête mais j’ai entendu un médecin dire qu’on allait devoir revenir à des choses simples un peu comme à l’époque. 

Quand on est chez soi, il y a aussi la tentation de manger pour faire passer le temps. Est-ce un risque pour un sportif de haut niveau ? 

Oui, c’est un danger. Je sais que quand j’arrête de nager, je perds facilement du muscle et ça se transforme en graisse. Ce n’est pas énorme mais je prends facilement un ou deux kilos lorsque j’ai une ou deux semaines d’arrêt. C’est aussi pour ça que j’essaie de ne pas me morfondre dans mon canapé toute la journée. C’est sûr qu’on a davantage tendance à tourner autour du frigo et c’est un piège dans lequel il ne faut pas tomber, parce que quinze jours, ça peut être long. Au début, on a un peu de motivation, mais ça risque d’être un peu plus compliqué par la suite. Il faut relativiser et se dire qu’on n’est pas dans la pire des situations. 

KMSP/Stéphane Kempinaire

Votre préparateur physique variera sans doute les séances pour ne pas tomber dans cette monotonie. 

Notre coach est vraiment top. Il est aussi chez lui, il sait qu’on a très peu de matériel à notre disposition mais il arrive à trouver des exercices à nous proposer. Il nous a envoyé une séance par jour pour cette première semaine et on doit faire un nouveau point dimanche soir pour la semaine prochaine. On a aussi un groupe Whats’app avec lui, Jordan (Pothain) et Aurélie (Muller), où on s’envoie des vidéos de nos séances respectives et ça motive. 

As-tu également des nouvelles de Fabrice Pellerin ? 

On a des nouvelles de Fabrice parce qu’on a besoin de ça. On lui a demandé de rester en contact avec nous et de nous tenir informé de la situation, d’autant qu’il a certainement plus d’infos que nous en travaillant avec la fédération et le ministère. On a des messages assez régulièrement. Ce n’est pas facile pour lui non plus parce qu’il a dû réajuster la préparation en partant du fait que les championnats de France se tiendront désormais fin juin. On verra si les JO sont reportés ou pas, si les France pourront bien se tenir à ces dates-là etc. 

Cette incertitude est-elle pesante ? 

Ça ne me dérange pas d’être chez moi parce que je suis de nature casanière, mais le fait de ne pas avoir de vision claire du futur m’embête davantage. Pour le moment, le report des Jeux n’est pas envisagé visiblement, mais ça risque de changer dans les semaines à venir je pense. Les championnats de France ont déjà été reportés, les championnats d’Europe n’auront sûrement pas lieu, toute notre planification prévue depuis trois ans et demi est  chamboulée. Ce n’est pas évident parce que quand on est sportif de haut niveau, on a l’habitude que tout soit bien cadré et millimétré. Aujourd’hui, compte tenu de la situation, ça ne peut pas être le cas. C’est compliqué pour tous les sportifs. 

Même si les Jeux sont reportés tu n’avais de toute façon pas prévu d’arrêter ta carrière. 

Ce n’est certes pas ma dernière saison, mais je comptais souffler un peu après les Jeux en articulant les choses un peu différemment. J’aurais peut-être moins nagé pendant le premier trimestre en modulant la reprise pour mon bien-être et parce que si je veux continuer jusqu’à Paris 2024, je n’aurais pas pu le faire sur le même rythme. Si les JO sont reportés, ça risque de changer la donne. S’ils se tiennent quelques mois plus tard ou l’année d’après, je ne pourrais pas me permettre de souffler cinq mois. 

KMSP/Stéphane Kempinaire

Quel est ton avis sur la question du report ou non des Jeux olympiques ? 

J’ai lu beaucoup d’interviews sur la question du report des Jeux, notamment celle de Kévin Mayer et pour moi aujourd’hui, la solution la plus judicieuse serait de décaler cet événement. On ne peut pas s’entraîner et on ne sait pas combien de temps ça va durer. Chaque jour compte dans une année olympique. Et puis si les JO sont maintenus cela signifie que pour le CIO, dans quatre mois et demi il sera possible de réunir au même endroit des milliers d’athlètes et des millions de fans. Pour moi le risque est trop important et la pandémie ne sera pas totalement sous contrôle. C’est le meilleur moyen de la répandre encore plus. Finalement, que ce soit du point de vue de la santé ou du point de vue sportif, les conditions ne sont pas réunies pour que cet événement ait lieu. C’est très difficile de s’y projeter. 

Ces quinze jours d’arrêt sont-ils vraiment préjudiciables ? 

Il y a de nombreuses rumeurs sur la durée du confinement et on essaie de ne pas trop en tenir compte, mais si ça doit durer, je pense que ce sera plus long que toutes mes vacances d’été réunies. Le présent, c’est quinze jours et c’est déjà beaucoup sans toucher l’eau. Et puis certaines personnes disent qu’ils vont aller courir, mais personnellement, j’habite en plein centre-ville de Nice, je ne me vois pas aller faire mon footing sur la Promenade des Anglais avec des gens autour. J’essaie de respecter au maximum les consignes et j’espère que tout le monde en fera de même pour qu’on tente de sortir de cette crise le plus vite possible. Je fais du sport à la maison, mais au niveau du cardio je vais perdre et les sensations dans l’eau, je n’en parle même pas. 

Essaies-tu de rester loin de ces informations ? 

C’est difficile de rester loin des informations. Dès qu’on zappe, on en entend parler. Et même quand on ne veut pas en entendre parler et qu’on essaie de se détendre sur les réseaux, les gens ne parlent que de ça. C’est compliqué de faire abstraction. Aujourd’hui (mercredi 18 mars), j’ai eu mon rendez-vous avec ma psy par Skype et elle est très positive. Elle me dit que je dois partir du principe que les Jeux seront reportés et qu’il faut que je me ressource chez moi en trouvant d’autres activités. Advienne que pourra. C’est un peu Carpe Diem. On attend des infos, on s’adapte et on patiente. 

As-tu réussi à mieux assimiler cela ? 

Au début, j’étais en boucle et j’avais l’impression de devenir gaga. Je me disais que si les Jeux avaient lieu, j’allais me faire rétamer. D’autant que sur Instagram lorsqu’on poste des messages sur le confinement, des nageurs étrangers nous répondent en nous disant qu’ils arrivent à s’entraîner. Ça met encore plus de pression. Mais désormais, je relativise davantage. 

Recueilli par J. C. 

 

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